I remember Flaubert's lament
that language is a broken inadequate thing,
a toddler's tune played on pots and pans,
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Poésie

Derek Mahon
Órfhlaith Foyle
Jennifer Minniti-Shippey
Billy Ramsell
Leanne O'Sullivan

Nouvelle



Roman



   Les auteurs présentés ci-après sont essentiellement des poètes irlandais contemporains résidant dans la ville ou dans la région de Cork. J'espère élargir peu à peu le champ des traductions présentées ici à la poésie irlandaise contemporaine en général.


Derek Mahon Derek Mahon
   Poète contemporain né à Belfast en 1941, Derek Mahon a fait ses études à Trinity Collège puis à la Sorbonne. Il publie depuis 1965 des recueils de poésie et des traductions de Jacottet, Nerval, Molière, etc.
    Il vit actuellement à Kinsale, ville côtière à une trentaine de kilomètres de Cork.

    Derek Mahon est un poète qui aime utiliser les formes classiques. Il s'accorde souvent des licences poétiques et en particulier sur les rimes (l'accent de Cork lui offre des rimes parfois intéressantes). Traduire Derek Mahon ne peut, à mon sens, se faire qu'en vers. Traduire en prose un poète qui, à l'heure du vers libre, déclare son amour pour les formes classiques, se serait le "mettre en bière", pour reprendre l'expression de Valéry :
  "S'agissant de poésie, la fidélité restreinte au sens est une manière de trahison. Que d'ouvrages réduits en prose, c'est-à-dire à leur substance significative, n'existent littéralement plus! [...] On met en prose comme on met en bière”.


  Ce premier poème est inspiré de la légende des Selkies, ces créatures mi-hommes mi-phoques qui hantent les côtes celtes.

The Lady from the Sea

She  Born in a lighthouse, I still find it hard
As wife to a doctor ten miles from the coast.
My home is a pleasant one but I get bored;
the mountains bother me. Now, like a ghost,
you show up here, severe and adamant.
What are you anyhow? What do you want?

He  I am a simple man upon the land,
I am a seal upon the open sea.
Your eyes are of the depths. Give me your hand,
give me your heart and come away with me
to the Spice Islands, the South Seas; anywhere.
Only the force of habit keeps you here.

She  Even up here, enclosed, I sniff the brine,
the open sea out there beyond the beach;
my thoughts are waves, my dreams are estuarine
and deeper than an anchor chain could reach.
I knew you'd come, like some demonic fate
glimpsed at a window or a garden gate.

He  How can you live here with no real horizon,
someone like you, a mermaid and a Muse,
a figment of your own imagination,
the years elapsing like a tedious cruise?
Your settled life is like the summer glow;
dark clouds foreshadow the approaching snow.

She  Sometimes, emerging from my daily swim
or gazing from the dock these quiet nights,
I know my siren soul; and in a dream
I stare astonished at the harbour lights,
hugging my knees and sitting up alone
as ships glide darkly past with a low moan.

He  If our mad race had never left the sea,
Had we remained content with mud and rock,
we might have saved ourselves great misery;
though even this evening we might still go back.
Think of the crashing breakers, the dim haze
of a salt sun rising on watery days.

She  My wild spirit unbroken, should I return
to the tide, choosing at last my other life,
reverting to blue water and sea-brine,
or do I continue as a faithful wife?
If faithful is the word for one who clings
to the lost pre-existence of previous things.

He  Do you remember the great vow you made
to the one man you chose from other men?
The years have come between, with nothing said,
and now the stranger has appeared again
to claim your former love and make it new.
You ask me what I am; but what are you?

She  I am a troubled woman on the land,
I am a seal upon the open sea,
but it's too late to give my heart and hand
to someone who remains a mystery.
Siren or not, this is my proper place;
go to your ship and leave me here in peace.

Elle vient du large

Elle  Née dans un phare, cette vie m'est difficile,
Femme de médecin, à cinq lieues du rivage,
Je m'ennuie dans le confort de mon domicile
Et je me déplais dans les monts. Comme un mirage
Tu reviens me hanter ? Esprit grave et sérieux,
Dis-moi ce que tu es ; dis-moi ce que tu veux.

Lui  Sur terre, je ne suis qu'un modeste passant,
Mais je suis l'otarie libre sur l'océan.
Je lis les abysses dans tes yeux vagabonds
Offre-moi ta main, offre-moi ton cœur... Partons
Aux îles Tuvalu ou dans les mers du Sud,
Partout. Ose défaire les liens de l'habitude.

Elle  Même ici, enfermée, je respire les airs
Iodés du grand large et des courants profonds ;
Mes songes sont des flots, je rêve d’estuaires,
De ces endroits où l'ancre n'atteint plus le fond.
J'attendais ta venue, sombre fatalité, 
Je te devinais à mon huis, à ma croisée.

Lui  Comment vis-tu ici, sans un large horizon,
Toi que je sais sirène et toi que je sais muse ?
Tu ne vis qu'à travers ton imagination ;
Les années fuient comme une croisière ennuyeuse :
Le couchant estival de ta vie sédentaire
Prélude sombrement aux neiges de l'hiver.

Elle  Solitaire damnée au cœur des nuits sereines,
Après mon bain d'écume, ou rêvant sur le quai,
Je recouvre parfois mon âme de sirène ;
J'observe, stupéfiée, les lumières de la baie,
Assise, repliée en une intime étreinte,
Et les vaisseaux voguant chantent leur morne plainte.

Lui  Pourquoi dans notre course avoir fui l'océan ?
Vase et rochers savaient pourtant nous contenter ;
Nous aurions su alors épargner nos tourments.
Ce soir-même pourquoi ne pas y retourner ?
Souviens-toi : les brisants et les sombres bruines,
Les marines lueurs des aurores salines.

Elle  Dois-je regagner l'onde, ô mon esprit fougueux
Et pur, choisir enfin cette autre vie, le bleu
Des eaux et retrouver l'âcre baiser du sel ?
Dois-je persévérer comme épouse fidèle
(Si fidèle est le mot pour celle qui demeure
En proie à l’obsession d’une vie antérieure) ?

Lui  Femme, te souvient-il de ce serment pieux
Par lequel tu choisis cet homme parmi eux ?
Les années ont passé, noyées dans le silence,
Aujourd'hui, l'étranger de nouveau apparaît
Briguer ton vieil amour et sa reviviscence.
Qui suis-je, demandes-tu ; sais-tu donc qui tu es ?

Elle  Je ne suis qu'une femme en peine sur la terre,
Mais je suis l'otarie libre sur l'océan.
Mes amours, ma jeunesse ont fui avec le temps ;
Je ne céderai pas aux folies du mystère.
Sirène ou pas, ceci est l'endroit qui me plaît
Rejoins-donc ton navire et laisse-moi en paix.

The Lady from the Sea est extrait du recueil
Life on Earth

aux éditions    
Gallery Press
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Resistance Days


The sort of snail-mail that can take a week
but suits my method, pre-informatique,
I write this from the St. Louis, rm. 14 –
or type it, rather, on the old machine,
a portable, that I can take when I migrate
in 'the run-up to Christmas'.

                                          Here I sit
amidst the hubbub of the rue de Seine
While a winter fly snores at a window-pane.
Old existentialists, old beats, old punks
sat here of old; some dedicated drunks
still sing in the marketplace, and out the back
there's and old guy who knew Jack Kerouac.
Spring in December now, of course: no doubt
the daff and daisies are already out
and you lot, in the serene post-Christmas lull,
biking the back roads between Hob and Schull.
Here at the heure bleue in the Deux Magots
Where as a student I couldn't afford to go,
a gauche and unregenerate anglophone
tongue-tied as ever in my foreign tongue,
still getting the easiest constructions wrong,
I inhale the fashions of the sexy city,
its streets streaming with electricity
...


Jours de Résistance


J’enverrai ce billet par le courrier classique
(Qui sied à ma méthode anté-informatique) :
Voyage de sept jours pour ces mots que j'écris,
Dans la chambre quatorze, à l'hôtel Saint Louis
- Que je tape, plutôt, sur la vieille machine
Qui me tient compagnie comme je pérégrine
Vers Paris dans le rush 'période de Noël'.
J'entends d'ici monter un bruit continuel
depuis la rue de Seine ; pour compléter la liste,
Une mouche d'hiver vrombit sur les carreaux.
Des vieux hippies, vieux punks, vieux existentialistes
Hantent toujours les lieux ; au marché, des poivrots
Chantent sans fatiguer et dans le cul-de-sac,
Il y a ce vieux gars qui connut Kerouac.
En décembre, à présent, c'est déjà le printemps.
La jonquille a percé. Perce la pâquerette ?
Vous autres profitez pour battre à bicyclette
Les chemins d'Hob et Schull ; Noël est hors du temps.
La brunante revêt de couleur indigo
Le mobilier ancien du fameux Deux Magots
Où je rêvais d'aller, moi, l'étudiant aphone
En français, maladroit et borné anglophone,
Moi qui ratais toujours, dans la langue étrangère,
Jusques aux constructions les plus élémentaires.
Je bois les mines chics, sexys de la cité,
Où ruissellent les feux de l'électricité
...
Resistance Days est extrait du recueil Harbour Light

aux éditions    
Gallery Press
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Billy Ramsell  Billy Ramsell

   Poète de Cork, Billy Ramsell a publié chez Dedalus Press en 2007 un recueil intitulé Complicated Pleasures comprenant une trentaine de poèmes. J’ai eu l’occasion de rencontrer l’auteur lors des soirées littéraires au pub The Long Valley, puis de travailler avec lui sur la traduction de certains de ces poèmes.

   Billy Ramsell a traduit certaines poésies du gaélique vers l’anglais. Il n’est donc pas étranger à cet exercice. Voici les poèmes sur lesquels nous avons travaillé.



An Otter

Christmas day, 4 O'clock,
Stumps of cloud, like yellowing tower blocks,
Lean over
The failing glimmer of Christmas lights
And the quays, utterly empty,

Except

For one dark otter, slick with river slime,

A shape

Made of dark Lee water,
Of thick fluid,
Of rippling muscle,

Swaggering, like any pedestrian,
Up the steps from the riverbed,
Across the street,
Past dim shop displays, shuttered windows,

Toward an empty car askew on the footpath,
Its engine idling, its front door open,
Its headlights ploughing the gloom,

And a girl, its driver,
Standing alone on the pavement.

Innoncent, beautiful.
She leans over the otter,
Her long hair hanging down
As a second slinks up
The steps from the riverbed,
Like a hand sliding slowly
From a hip to a breast.

Une loutre

Nuit de Noël, 4 heures du matin,
Des troncs de nuages, comme des immeubles jaunissants,
Se penchent
Sur les lumières de Noël faiblissantes
Et sur les quais déserts de toute présence,

Hormis

D’une loutre noire, visqueuse de vase de la rivière,

Une forme

Faite d'eau sombre de la rivière Lee,
De fluide épais,
De muscles saillants.

Comme un piéton ordinaire,
Elle monte les marches des quais en paradant,
Traverse la rue,
Passe devant des échoppes sombres aux volets fermés,

Jusqu'à une voiture vide en travers du trottoir,
Moteur au ralenti, la porte avant ouverte,
Ses phares fendant les ténèbres,

Et une fille, la conductrice,
Debout, seule sur le trottoir.

Innocente, belle.
Elle se penche sur la loutre,
Ses longs cheveux tombent,
Pendant qu'une deuxième remonte, furtive,
Les marches des quais
Comme une main glisse lentement
Des hanches à la poitrine.



November will come


This is no season of the quartered orange,
squirting and splitting in your exquisite fingers.

Like the leaves.
You’ve gone,
like the carbon-dusted yellow leaves.

Last night I dreamt of the dark dogs
nuzzling and tearing at the refuse sacks
that languished in doorways,
and bled when slit open.

I am hunched in the laptop’s glow.
Behind its hum I can hear them now in the frozen streets beyond my window,

their whispers drifting through the alley ways
their claws clicking on the footpath.


Novembre sera là


Ce n’est pas la saison des oranges à quartier,
Qui giclent, qui s’ouvrent entre tes doigts exquis.

Comme les feuilles,
Tu es partie,
Comme les feuilles jaunes maculées de carbone.

Cette nuit, j’ai rêvé des chiens noirs
Qui reniflent et déchirent les sacs poubelles
Ceux qui traînent sur les paliers,
Ceux qui saignent une fois ouverts.

Voûté dans la lumière de l’écran,
Par-dessus le ronron, je les entends
Dans les rues glacées, par-delà la fenêtre,

Leurs murmures à la dérive dans les ruelles,
Leurs griffes claquent sur le trottoir.



Silent Alarm


Feel that? One of those inexplicable shivers,
The flesh stretching at the base of your neck,
rippling in a wave-pattern?

You're being credit-checked
by a mainframe in Brussels.
Your girlfriend's sister's Googling you
in a Liverpool cybercafé.

A blackbird, in Waterford,
Has alighted on your grave.




Éveil muet


Sens-tu cela? Un frisson inexplicable,
La peau s'étire au bas de ton cou
Il y résonne des ondes uniformes.

On contrôle tes revenus
Sur un ordinateur central à Bruxelles.
La sœur de ta copine Google ton nom
Dans un cybercafé à Liverpool.

Un merle, à Waterford
S'est posé sur ta tombe.


Poèmes extraits du recueil Complicated Pleasures chez Dedalus Press Dedaluys Press

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    Órfhlaith Foyle                                             Orfhlaith Foyle

Van Gogh Visits
my blue and yellow room.
At first, he looks like his
Shifting portrayals
then he smiles like his self-portrait could.
He draws the crows in the air
He sits cross-legged from me,
admiring my blue and yellow depths.
Sunflowers beam at us, dancing in my cheap poster.

I tell him I hear the crows caw.
He shrugs.
I write about his face and he watches.
He will not paint for me.
Not even for my walls?
He moves about on strong feet.
His clothes smell of sweat.
He likes what my pen paints.
He knows I want his passion


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Jennifer Minniti-ShippeyJennifer Minniti-Shippey

   A grandi en Oregon, et a vécu depuis en Espagne et en Irlande. Elle réside actuellement à San Diego où elle enseigne la création littéraire et l'équitation.
                                         

I, Isabelle Jackson, am done dating Djs

Because he'd rather carry a case of new vinyl than flowers
through the door at three a.m.
And every time he touches my breasts
he's mixing hot new singles, my nipples as volume control

I'm done dating chefs because he refuses to wash
his splotched white hat
as it's the locus of his cooking mojo
and when he hangs it on my bedpost
the air fills with lemon, rosemary, and grease fires,
and because with chefs,
spooning always leads to forking and sometimes
I just want to be held

Dating bartenders, I'm done,
because she has learned how to drink tequila without
wrinkling her nose while some guy stares down her shirt,
to toss an open beer bottle across the bar without spilling a drop,
and to look at everyone as if
she's seen them naked
I'm tired of wondering if she has

But I'm done dating writers
most of all
because he ices too much scotch
and believes all its superlatives:
he's got the most chiseled biceps,
sexiest belt buckle,
hippest fake-wood watch
in the room,
and, of course, says the scotch,
he's the hero of all my poems
Moi, Isabelle Jackson, ne couche plus de Djs

Parce que c’est plus souvent des coffrets des vinyls que des fleurs,
Qu’il m’apporte à trois heures du matin,
Et que quand il touche mes seins
C'est comme mixer des platines, mes tétons en guise de volume.

Je ne couche plus de chefs, parce qu'il refuse de laver
Sa toque tachée de cuisinier,
Haut lieu de la magie de sa gastronomie
Quand il l'accroche à la colonne de mon lit
La pièce se parfume de citron, de romarin, de friture.
C’est vrai que les chefs cuisiniers
N’y vont pas toujours avec des pincettes. Moi parfois,
J'aimerais juste être dans ses bras

Avec des serveurs, je ne couche plus
Parce qu'elle a appris à boire de la tequila
Sans faire la grimace, pendant qu’un type mate dans son chemisier
Elle sait faire glisser une bouteille de bière sur le comptoir sans en reverser une goutte
Et elle regarde tout le monde comme si
Elle les avait déjà vu déshabillés
J'en ai assez de me demander si c'est le cas

Mais avec des écrivains
Surtout, je ne sors plus
Parce qu'il met trop de scotch dans ses glaçons,
Qu'il croit alors à tous ses superlatifs :
Les biceps les mieux ciselés,
La boucle de ceinture la plus sexy,
La montre en faux bois la plus branchée
De la salle,
Et, bien sûr, dit le scotch,
C'est lui le héros de tout mes poèmes



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Leanne O'Sullivan Leanne O'Sullivan

   Est née en 1983 à Cork. Elle étudie la littérature à l'université de Cork. Son premier recueil Waiting for my Clothes a reçu de nombreux prix. Leanne O'Sullivan est aujourd'hui l'éditrice du magazine Southwords.

What We Bear

It is December and she is barefoot.
She has packed her things, her jewels,
dirty laundry strewn on my bedroom floor
since I was born. I hear her closing
the bathroom door, switching off
the light, humming through the house
like a banshee, declaring death.
She has picked the blood from the white walls,
grain by grain, as if it were mildewed paint.
My heart has long since stopped giving it;
she's become a corpse every time I look at her.
She'll perish without my eye, my lung,
her dead body folding in a box.
Each urn of water empty, she leaves me.
I see her head nod above the ditch,
like a dying flower in winter,
as she descends to a country
far away from thought.

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Patrick Kavanagh